Le Plancher des Vaches

« Le Plancher des vaches » est le premier roman de Lorenza Léac. L’auteure y décrit avec lucidité, intelligence et maîtrise du sujet la déprime progressive d’Ophélie.
Cette dernière vit, peu ou prou, comme nombre de femmes : mariée, mère, divorcée, louvoyant entre vie professionnelle et affective.
Le tout faisant beaucoup.
Beaucoup trop quand, comme c’est le cas pour Ophélie, on ne sait pas dire non, que l’on privilégie le bonheur des autres à son propre équilibre. Elle se croit invincible, persuadée que le burn-out n’arrive qu’aux autres. Elle « encaisse » sans broncher, fait face, au détriment de sa propre santé.
Mais voilà, Ophélie, dixit « Madame Tout-le-monde », n’est « Wonder Woman » qu’un temps.
Un jour, son cerveau, dont il est d’usage de dire métaphoriquement qu’il fonctionne comme un muscle, n’a plus sa plasticité passée, éprouve plus de difficultés à user de ses capacités cognitives, pour finalement, ne presque plus répondre aux sollicitations.
Arrivé à ce point de quasi rupture, le cerveau — car c’est bien de lui que tout dépend — lâche prise, nous abandonne. C’est en ce sens que l’on perd une grande partie de notre faculté à nous concentrer sur une tâche, à maintenir notre vigilance, à mémoriser, à prendre des décisions, à contrôler nos impulsions.
Il en va de même pour ce qui est des difficultés à formuler, exprimer des idées, et ce tant à l’oral qu’à l’écrit.
Bref, la personne n’est plus la même, elle en a conscience et est bien la première à ne plus se reconnaître !
Ce roman fait volontairement le narratif d’une vie ordinaire. Ophélie a des enfants, comme beaucoup d’autres femmes. Elle s’est mariée et, comme près d’un couple français sur deux, a divorcé. Ses relations avec ses parents sont également affectées par la vie moderne et, eux aussi, se sont séparés avec l’indiscutable traumatisme que cela a induit sur elle. Et puis, il y a la vie sentimentale influencée, tant au sein du foyer que hors de ce dernier, par pléthore de facteurs individuels, relationnels et environnementaux.
Ophélie, comme « Madame Tout-le-monde », gère à sa façon, au mieux qu’elle peut, tant les incontournables conflits que l’incontestable déséquilibre, à son désavantage, de la répartition des responsabilités domestiques.
Au fil des pages, c’est ce mécanisme de la lente mais irrémédiable progression vers la dépression, que Lorenza Léac développe avec beaucoup de sensibilité doublée d’une inconstatable faculté à capter et décrire le déroulement de la vie au quotidien.
Enfin elle met en relief, cette forme d’amitié fusionnelle et bienveillante que seule la gent féminine est capable de développer, et sait la mettre en valeur.
Aussi l’ouvrage est-il particulièrement tourné vers cette relation femme-femmes qu’est la sororité.
J’ignore si l’auteure a une formation de thérapeute ou si elle-même a dû se battre contre un burn-out, mais le mécanisme de l’écriture, comme outil thérapeutique, y est fort bien décrit comme permettant d’extérioriser le trop-plein mental, faciliter l’introspection propre à mettre un terme à la permanente culpabilité et, enfin, à arriver à se reconstruire, à retrouver le chemin du bureau en ménageant ses limites et son épanouissement.
Ce livre est publié à compte d’auteur. Aussi, en l’état, ne le cherchez pas en librairie : il vous faut le commander sur Amazon.
Sa lecture mérite intérêt car, outre la parfaite description de qu’est un syndrome d’épuisement professionnel, ce « baptême du feu littéraire » est l’aboutissement d’un travail de longue haleine assorti de beaucoup d’audace, qui mérite compliment et grand bravo à notre primo-romancière pour sa liberté de ton, la singularité de son texte.
Pour un auteur, faire connaître un livre qui n’a pas le soutien d’un éditeur est une gageure qui n’a d’autre alternative que d’y parvenir par le bouche à oreille.
Lorenza Leac mérite d’être lue et épaulée. Elle compte sur vous…